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Pratiques de recrutement à Luxembourg

 

Vers une Association de professionnels ?

 

 

Le dernier article de cette rubrique intitulé « Et la déontologie bordel ! » sur les pratiques de recrutement à Luxembourg (voir résumé ci dessous) a suscité de nombreuses réactions au sein de la profession, parmi les cabinets de recrutement bien sûr, mais aussi parmi les directeurs de Ressources Humaines. Ceci montre qu’il y a effectivement à l’heure actuelle un malaise dans le recrutement et le besoin d’une certaine déontologie sur un marché tendu par la pénurie de profils. L’idée de créer une association qui permettrait d’imposer des règles et ainsi garantir peu à peu une relative sécurité aux différents acteurs (cabinets de recrutement, entreprises, candidats) semble avoir été entendue. Mais pour que celle-ci puisse prouver son utilité en devenant un label indispensable pour tout cabinet de recrutement sérieux, il y a un long chemin à parcourir. Car, plus important que le fait de constituer un « syndicat » qui édicterait des règles et une charte de déontologie signée par tous ses membres, se poserait la question de ses mécanismes d’autocontrôle. Trois cabinets ont, suite à l’article, spontanément réagi à cette idée et souhaitent créer une association. Ils en exposent ici leur vision et ses possibles principes de fonctionnement. Korn Ferry est un leader mondial du recrutement, Futurestep (anciennement PA Consulting) revendique le volume d’affaires le plus important de la place et Deloitte & Touche est l’un des « big 5 » internationaux de l’audit et du conseil.
 

Questions à Bernhard Dedenbach, manager Luxembourg de Korn Ferry

 

Le Jeudi : Quelle est la situation du marché du recrutement au Luxembourg ?

 

Ce marché est peu transparent. De plus en plus de services de recrutement sont caractérisés par des spécialisations (e-cruitment, interim, approche directe …) et s’adressent à divers segments de population active (ouvriers, employés, cadres dirigeants …). En analysant ce marché, on se rend compte que les valeurs-clés que sont intégrité, honnêteté et confidentialité ne sont pas partagées par tous les recruteurs. Certaines sociétés ne faisant aucun cas des règles déontologiques fondamentales et axées sur le profit à court terme apparaissent et parfois disparaissent rapidement du marché. Bon nombre d’entreprises continuent à ne considérer que le coût lors de leurs recrutements et ont tendance à faire confiance à des cabinets peu recommandables. Toute société doit coopérer avec des partenaires fiables et ce, d’autant plus dans le cadre d’un recrutement où le prestataire de services est l’ambassadeur de la société auprès des candidats. Le recrutement de cadres dirigeants revêt une importance stratégique pour l’entreprise et l’aspect conseil en matière de politique ressources humaines est indissociable de l’acte de recrutement. C’est un acte de relations publiques et le choix du partenaire peut déterminer de façon considérable l’image de l’entreprise.

 

Le Jeudi: Comment voyez-vous le fonctionnement d’une association de professionnels du recrutement ?

 

La création d’une telle association s’impose afin de formaliser et faire respecter un code de déontologie par les professionnels du métier qui veulent être reconnus. Les cabinets de recrutement par approche directe sont des facilitateurs importants dans le processus économique d’un pays. Ils ne doivent pas être confondus avec les “recruteurs” qui bradent les CV ou qui mettent en péril la carrière des candidats par des pratiques inacceptables. Nous n’accepterons au sein de cette association que les membres qui adhèreront scrupuleusement à la charte des règles déontologiques de notre métier. Elle sera chargée de veiller au respect de ces règles et mettra en place des sanctions pour toute infraction. Elle représentera la profession auprès des autorités et associations professionnelles.

 

Questions à Damien George, senior manager Deloitte & Touche

Le Jeudi: Quelle est la situation du marché du recrutement au Luxembourg ?

 

Qui dit « marché » dit « boutique » ou « commerce » et qui dit « magasin » dit « offre et demande ». Celle ci n’a aucune raison de ne pas suivre la situation économique du pays et la demande (le nombre de postes offerts) est énorme. Beaucoup ont vite compris qu’il y a un intérêt à s’installer sur ce marché luxembourgeois du recrutement. L’absence d’encadrement de la profession laisse une grande liberté de manœuvre. Nous assistons donc à un important développement des sociétés de conseil en recrutement. Ceci dit l’offre, c’est à dire le nombre de candidats, diminue pour tout un tas de raisons et donc l’émergence de nouveaux acteurs est inévitable.

 

Le Jeudi: Comment voyez-vous le fonctionnement d’une association de professionnels du recrutement ?

 

Afin d’éviter abus et tentations, il me semble en effet tout à fait nécessaire de créer une association regroupant les professionnels du marché du recrutement. Son but premier serait d’élaborer un code de déontologie et de le faire approuver par ses membres. Beaucoup plus qu’un label de qualité, ce texte traduirait l’engagement solennel de la société signataire de respecter des règles et des valeurs morales qui sont celles qui président normalement à toute démarche de ressources humaines. Ce n’est pas un tribunal mais l’exclusion doit être possible. Même si ces principes vont à l’encontre de l’intérêt financier à court terme, tout un chacun sait qu’à long terme, un travail de qualité trouve reconnaissance et fidélité.

 

Le Jeudi: Quels en sont les enjeux pour la profession ?

 

Le risque est important d’assister à la généralisation d’un problème ponctuel dans une petite sphère comme la nôtre, de la voir se transformer en discrédit immérité sur toute la profession. Au-delà du métier de recruteur, c’est le domaine des ressources humaines qui serait atteint. Certains acteurs refusent cette perspective puisqu’ils respectent eux-mêmes des règles qu’ils se sont fixées et qui ne transigent pas avec leur application.

 

Questions à Ole Roed, directeur de Futurestep Luxembourg

Le Jeudi: Quelle est la situation du marché du recrutement au Luxembourg ?

 

Le marché est marqué par une pénurie grandissante de personnel qualifié et cela ne s’améliorera pas dans les années à venir. Les ressources du pays et des régions frontalières étant plus ou moins épuisées, il va falloir chercher plus loin. Les cabinets de recrutement faisant partie d’un réseau international auront donc un rôle important à jouer.

 

Le Jeudi: Comment voyez-vous le fonctionnement d’une association de professionnels du recrutement ?

 

Je tiens à exprimer une certaine inquiétude du fait que seuls trois cabinets de recrutement ont répondu à votre appel. Néanmoins, il est intéressant de noter que ces cabinets sont ceux de la place qui sont membres de groupes internationaux importants. Selon moi, cette association devrait être assez informelle, au moins au début. Initialement, les trois cabinets se réuniraient pour discuter des objectifs et du mode de fonctionnement. Ensuite, ils tacheraient de faire adhérer les autres, à condition qu’ils soient de vrais cabinets de recrutement. Nous nous informerons auprès de nos bureaux d’autres pays européens afin de voir s’il existe des associations similaires et comment elles fonctionnent. Je suis partisan d’un groupement sans statut juridique et sans frais de création, ni de fonctionnement. En ce qui concerne l’autocontrôle au sein de l’association, il est clair qu’il n’y aura pas de mesures possibles autres que la persuasion voire, dans des cas extrêmes, l’expulsion peut-être publiée.

 

Le Jeudi : Quels en sont les enjeux pour la profession ?

 

La création d’une association s’avère nécessaire en raison du comportement peu professionnel de certains acteurs du secteur sur la place. Je pense, par exemple, aux « marchands de CV » qui proposent des CV aux clients parfois sans s’assurer de l’accord des candidats, dans l’unique souci de générer des revenus immédiats. Or, un cabinet de recrutement digne de ce nom est le partenaire du client et du candidat ; il s’efforce d’établir une relation fructueuse à long terme avec les deux.

 

Le but principal de l’association serait d’établir un code volontaire de déontologie visant la sauvegarde des intérêts du client ainsi que la protection des droits du candidat. Dans ce premier contexte, je vise entre autre le respect du principe de la « chasse gardée » et de l’obligation de présenter au client des candidats dont les qualifications et la personnalité correspondent aussi près que possible à celles du « candidat idéal ». En ce qui concerne le candidat, je vise avant tout le respect de la confidentialité, le devoir de lui expliquer à fond le poste à pourvoir et la société cliente.

 

Enfin, je tiens à souligner qu’il y a de la place pour plusieurs types de cabinet et de méthodes de recrutement. Nous ne cherchons nullement à empêcher une concurrence saine et dans l’intérêt du client.

 

 

Françoise LAVABRE-BERTRAND

 

Résumé de l’article du 15 février

 
Le marché du recrutement étant très porteur en ce moment, il suscite les convoitises. La profession, qui touche pourtant au domaine sensible des ressources humaines et de l’emploi, n’est pas réglementée et il n’existe pas d’association rassemblant les professionnels du secteur. La concurrence est rude, les filiales de grands groupes côtoient petits cabinets de spécialistes, autodidactes et aventuriers de la « chasse ».

 

Vente ou mailing grande échelle de CV acquis plus ou moins honnêtement, violation du secret professionnel, candidats placés et « rechassés » ensuite, conflit d’intérêts… les pratiques douteuses se développent sur le marché luxembourgeois. A moyen terme, c’est tout le système qui est menacé si la confiance est ébranlée. Si les DRH se laissent prendre au jeu des cabinets qui bradent les CV, ils s’exposent à ne plus avoir d’interlocuteur fiable. La position des cabinets sérieux, ceux qui recherchent une réelle adéquation entre demande (les compétences et le profil recherché) et offre (le candidat), deviendra intenable et ils disparaîtront.

 

Il ne faut pas avoir peur d’identifier les brebis galeuses. Créer une association de professionnels du recrutement et une charte de déontologie (signée par tous les adhérents et par chacun de leurs consultants) permettrait d’éviter certaines dérives. Tout le monde y verrait plus clair : un label pour les cabinets, une garantie pour les candidats, la sécurité pour les entreprises.

 
 
 

 
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