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Faiblesses du marché du travail luxembourgeois

 

 

Recherche main d’œuvre qualifiée désespérément

 

 

 

Claudia Hartmann-Hirsch a fait de la recherche et du conseil en politique sociale et de l’emploi son métier. Diplômée de linguistique moderne et d’histoire, elle a été assistante de recherche à l’Université de Berlin. Au Luxembourg depuis 15 ans, elle travaille comme expert indépendant pour la Commission européenne et le Gouvernement.

 

 

Le Jeudi :

 

« Croître ou mourir » serait-il désormais le sort économique du Luxembourg ?

 

Claudia Hartmann-Hirsch :

 

Le Luxembourg bénéficie en apparence d’une structure économique extrêmement saine : taux de croissance fort, taux de création d’emploi de 5 % par an (alors que la moyenne européenne se situe autour d’1,6%), taux de chômage de 2,9% correspondant en fait à un taux de plein emploi… Mais quand on y regarde de plus près, il y a cependant plusieurs points d’interrogation : cette structure économique est déterminée en trop grande partie par le secteur bancaire, ce qui fait que le Luxembourg est à la merci des politiques et décisions des pays voisins et des grandes entreprises. D’autre part, moteur de toute croissance, la main d’œuvre qualifiée commence à faire cruellement défaut sur un marché du travail qui est extrêmement tendu. Et le Luxembourg possède également d’autres records dans l’OCDE : par exemple celui du taux d’échec scolaire et du taux de sortants non qualifiés de l’école (qui serait de plus de 50 % !) ou encore celui d’un taux d’inactivité trop important (environ 14% de ceux qui sont en âge d’exercer une activité professionnelle se trouvent en préretraite, en pension d’invalidité, au chômage etc.). Les perspectives sont donc moins évidentes qu’elles n’en ont l’air au premier abord.

 

 

Le Jeudi :

 

La baisse du chômage dans les pays voisins et le passage aux 35 heures en France n’ont-elles pas tendance à assécher une source d’approvisionnement en main d’œuvre bien pratique jusque là ? 

 

 

Frontaliers préférés aux Luxembourgeois

 

 

Claudia Hartmann-Hirsch :

 

Oui, d’autant plus que cette main d’œuvre frontalière, même si l’on ne dispose pas vraiment d’études approfondies et exhaustives sur le sujet, semble être dans l’ensemble plus diplômée, plus qualifiée, plus flexible, plus mobile et plus jeune que la main d’œuvre résidente. Dans les différents entretiens que j’ai menés auprès des directeurs de ressources humaines et des chefs d’entreprise, j’ai pu constater que les entreprises luxembourgeoises, de manière quasi unanime, préfèrent embaucher des frontaliers avec diplômes et sachant travailler de façon autonome et ce, même s’ils ne possèdent pas les trois langues requises, plutôt que des résidents non diplômés et peu flexibles mais parlant 3 ou 4 langues. Car, si l’on possède les qualités et le profil dont les entreprises ont besoin, on peut suivre une formation linguistique sans beaucoup de difficultés.

 

 

Le Jeudi :

 

Le taux d’inactivité est particulièrement élevé au Luxembourg. Peut-il devenir un réel danger pour l’économie ?

 

Claudia Hartmann-Hirsch :

 

61,6% des personnes âgées de 15 à 64 ans et résidant au Luxembourg travaillent. Mais seulement 38% des plus de 50 ans. Et sur les 15 pays membres de l’Union européenne, le Luxembourg se trouve en douzième position concernant le taux d’activité des femmes avec seulement 48% ! Si nous ne pouvons plus compter sur un réservoir frontalier de main d’œuvre, comment dès lors assurer la croissance si nécessaire à la stabilité de l’économie luxembourgeoise ? Il y a en effet là un grand danger dont il faut prendre conscience au plus vite.

 

 

Système scolaire inadapté

 

 

Le Jeudi :

 

N’est-ce pas un problème d’éducation et de sensibilisation dès l’école ?

 

Claudia Hartmann-Hirsch :

 

Il y a en effet une complète inadéquation entre d’une part les besoins du marché de l’emploi qui sont l’autonomie, la création d’idées, la faculté d’adaptation à des situations nouvelles, la flexibilité, et d’autre part, le concept pédagogique rigide qui caractérise le système scolaire luxembourgeois. Celui-ci fait que les jeunes recherchent avant tout la sécurité de l’emploi ; l’esprit d’entreprise leur fait largement défaut ; le taux d’échec scolaire et le taux d’élèves échouant au baccalauréat sont beaucoup trop importants ; les incitations à poursuivre des études supérieures sont insuffisantes (une loi adoptée en 2000 instaurant un système d’aides financières et de bourses lié à la réussite et à une performance « in time » constitue cependant un premier pas positif). Or les besoins en cadres et en formation minimum de bac+4, notamment dans le secteur des services, sont énormes.

 

 

Le Jeudi :

 

Il semblerait que l’Etat soit, sur le marché du travail intérieur, le plus grand concurrent des entreprises…

 

Claudia Hartmann-Hirsch :

 

Les salaires de la fonction publique sont en effet au moins égaux si ce n’est souvent supérieurs aux salaires pratiqués dans le privé. Mais en plus, les retraites, la sécurité de l’emploi, les horaires sont autant d’éléments qui font que la carrière de fonctionnaire est en effet souvent le premier choix que va faire un jeune luxembourgeois sortant de l’école. La mobilité va donc en diminuant, alors qu’il faudrait au contraire lancer des initiatives pour favoriser la création d’entreprise, le statut d’indépendant, la prise de risque.

 

 

L’avenir : les femmes

 

 

Le Jeudi :

 

La situation tendue sur le marché du travail n’est-elle pas une chance pour les femmes ?

 

Claudia Hartmann-Hirsch :

 

Il est vrai que le Gouvernement n’a guère favorisé l’emploi des femmes jusqu’à présent. Le nombre de places dans les garderies publiques (donc accessibles à toutes les bourses) était à peine de 2% des enfants de 0 à 2 ans au début des années 90. Entre-temps, la situation s’est améliorée sans qu’elle ait changé fondamentalement (suivant le mode de calcul, ce nombre se situerait actuellement entre 8 et 13%). De plus, les horaires et services scolaires sont encore trop souvent inadaptés. Or, les femmes résidentes constituent le réservoir le plus important de main d’œuvre potentielle. Mais pour que celles-ci répondent aux défis lancés par l’économie et « remplacent » les frontaliers, il faudra veiller à ce qu’elles puissent satisfaire les attentes en matière d’éducation et de formation d’une part, de mobilité et de flexibilité d’autre part. La voie des femmes est certainement une solution d’avenir. Il est donc urgent d’investir massivement dans leur formation. Mais, par ailleurs, si nous voulons trouver les ressources humaines nécessaires pour maintenir la bonne santé économique de notre pays, il faudra également revoir les systèmes de préretraite et d’invalidité dont les mécanismes sont déterminants pour le taux très élevé d’inactifs. Il faudra donc maintenir active une population plus âgée, mais aussi en venir à une activité plus longue. Il sera nécessaire de repenser un système scolaire élitiste, rigide et inadapté. Et de promouvoir les études supérieures ainsi que la formation tout au long de la vie.

 

 

Françoise LAVABRE-BERTRAND

  © Lombard Media

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