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Le
marché de l’emploi au Luxembourg
Comment
nourrir la croissance ? Quand le reste de l’Europe connaît un ralentissement
d’activité, nous nous permettons d’accélérer : 7,5% en 1999, 8% en
2000 ! Depuis 20 ans, la croissance moyenne est de 5%. La croissance de
l’emploi a atteint selon le STATEC 6,1% en 2000. Fuite en avant, manque de
ressources humaines, déconnexion de la vie politique, de la vie sociale et
économique… Quelle est la vision de notre Ministre du Travail et de l’Emploi,
Monsieur François Biltgen ? Le Jeudi : Pendant 10 ans, la Grande Région a été la solution à tous les problèmes de recrutement dans les entreprises luxembourgeoises. Le réservoir de frontaliers tend maintenant à s’épuiser. Trouvez-vous la situation des ressources humaines à Luxembourg critique pour la croissance ? François Biltgen : Il faut considérer les chiffres de l’emploi avec une certaine circonspection. Parmi ces emplois, certains sont virtuels comme par exemple dans le cas des entreprises ayant délocalisé fictivement leur main d’œuvre au Luxembourg pour des raisons fiscales et de cotisations sociales (secteur des transports et de la construction). Nous avons d’ailleurs un groupe de travail sur ces emplois virtuels. Je ne pense pas que la réserve de main d’œuvre frontalière se tarira si rapidement. Le chômage dans la Grande Région connaît effectivement une tendance à la baisse, mais conserve tout de même 500 000 demandeurs d’emploi. Ceci dit, un problème de main d’œuvre existe réellement dans certains secteurs. Contre le « brain
drain » Le Jeudi : Le Gouvernement veut-il intervenir ou va-t-il laisser le marché répondre ? François Biltgen : Pour la main d’œuvre hautement qualifiée, les choses sont négociées individuellement, par voie de demandes de permis de travail. Le Gouvernement a adopté une attitude extrêmement ouverte pour les spécialistes non-communautaires. Mais je ne suis cependant pas un adepte du « brain drain », non seulement d’un point de vue politique, mas aussi d’un point de vue économique. Si nous voulons profiter de la globalisation, nous devons également donner une chance aux pays plus pauvres en leur laissant ces cerveaux dont ils ont chèrement payé l’éducation. La globalisation ne pourra marcher qu’avec des économies qui peuvent avoir une certaine complémentarité. C’est pourquoi nous devons mettre en œuvre, notamment dans le domaine informatique, une politique de formation européenne. Certes, pour les spécialistes, cela prendra 4 à 5 ans. Mais pour les niveaux intermédiaires, cela se fera beaucoup plus rapidement. Le Ministère de l’éducation nationale a également mis en place de nouvelles mesures et formations dans ce domaine. Le Jeudi : Contrairement à une idée
qui tend à s’imposer ces derniers temps dans la presse et au sein de certaines
entreprises, votre Ministère accorde donc facilement des permis de
travail ? Permis
de travail faciles à obtenir François Biltgen : Au cours des 7 dernières
années, sur 7425 premières demandes de permis de travail, seules 1570 ont été
refusées, généralement pour des postes non qualifiés et non déclarés à
l’Administration de l’Emploi. Et, lorsque l’on considère l’ensemble des
demandes de permis, le pourcentage de refus chute à moins de 10%. Pour ce qui
concerne les soi-disant délais trop
longs, ils sont généralement dus aux dossiers incomplets ou mal remplis. Car
mes services ont fait beaucoup d’efforts pour accélérer les procédures. Comme
je l’ai dit précédemment, nous
sommes ouverts en matière d’autorisations de travail à des non-communautaires.
Nous appliquons par exemple le
système allemand qui accorde un permis quasi automatiquement à tout spécialiste
informatique gagnant plus de 100.000 DM. Mais je n’accepte pas le dumping
social. Si nous recevons une demande pour un soi-disant spécialiste qui ne
gagne que 2 fois le salaire minimum, je suis alors circonspect. Le Jeudi : Et pour d’autres spécialistes que les informaticiens ? François Biltgen : C’est la
même chose. Là où on a besoin de spécialistes, même très vite et si les
procédures sont suivies, il n’y a pas de problème. Et si une entreprise estime
qu’elle s’est vue attribuer un refus à tort, je suis disposé à considérer, par
voie de recours gracieux, son cas personnellement. Le Jeudi : Pensez-vous mettre en place une politique d’immigration active ? François Biltgen : Il faut bien entendu
considérer dans quels domaines d’activité nous avons réellement un manque de
main d’œuvre. Si l’on parle des qualifications intermédiaires dans le domaine
de la construction, la source de main d’œuvre portugaise est tarie, la Grande
Région est à sec. Il est évident que nous devons réfléchir à une politique
d’immigration future. Monsieur Juncker avait déjà annoncé l’année dernière,
dans sa déclaration sur l’état de la Nation, que nous voulions réformer la loi
sur l’immigration. Je ne discuterai pas dans l’immédiat ma vision avec la
Chambre des Députés en raison de la récente décision de régulariser de façon
assez large les sans-papiers, que nous allons essayer dans les prochains mois
de drainer vers des secteurs comme l’artisanat, l’horeca, l’agriculture…. Mais
à terme, si l’économie continue à tourner à ce rythme, il faudra avoir recours
à une politique d’immigration hors communauté européenne, tout en nous
focalisant prioritairement sur les pays candidats. Nous devrons discuter et
négocier avec les différents secteurs concernés la mise en place d’accords de
main d’œuvre par secteur. Les syndicats sont importants Le
Jeudi : Le pays est-il prêt
socialement et en termes d’infrastructures à accueillir une nouvelle vague
d’immigrants ? François
Biltgen : Si, grâce à des
négociations secteur par secteur, on sait exactement qui cherche quoi et
comment, on peut alors adopter une politique coordonnée en matière
d’intégration, de logements, d’écoles, d’infrastructures et la décliner à
l’aménagement du territoire. En ce qui concerne la vie sociale, les syndicats
auront un rôle prépondérant à jouer. Malheureusement, la « culture
sociale » luxembourgeoise tend à se perdre. Je pense que ce serait une
erreur de vouloir casser les grandes organisations syndicales, car elles
permettent de brasser les gens et de leur transmettre notre modèle social.
Enfin, en ce qui concerne la vie politique, Michel Wolter vient d’annoncer
qu’il souhaite conférer le droit de vote pour les élections communales
également aux non-communautaires. J’approuve fortement cette initiative. Tous les Luxembourgeois dans le public ? Le
Jeudi : L’Etat est le principal
concurrent des entreprises en matière de main d’œuvre luxembourgeoise. N’y
a-t-il pas là un risque pour l’économie ? Le Gouvernement serait-il prêt à
ouvrir davantage la fonction publique aux étrangers ? François
Biltgen : Elle est déjà largement
ouverte aux étrangers, du moins au niveau des 4 secteurs considérés comme
prioritaires par la Commission de l’UE. Cependant, je suis d’accord de l’ouvrir
encore davantage, en réservant toutefois aux Luxembourgeois les postes de
souveraineté nationale. Car le nombre de Luxembourgeois augmente très peu alors
que le nombre d’emplois explose. On risque donc de drainer tous les nationaux
vers la fonction publique tout en ayant des difficultés à en recruter un nombre
suffisant. En revanche, ils sont de plus en plus absents du secteur privé et
des postes de direction dans les entreprises. Nous risquons d’avoir une
majorité de managers étrangers intermittents, de passage, pour diriger nos
entreprises. Cependant, si la fonction publique s’ouvre davantage, n’oublions
pas que les langues sont un facteur intégratif important. A mon avis, il faut
maintenir le principe que les personnes qui occupent les postes de
fonctionnaires maîtrisent le système trilingue luxembourgeois ou du moins les 2
langues véhiculaires qui s’imposeront de plus en plus, à savoir le
luxembourgeois et le français. C’est très important pour l’intégration et la
cohésion de cet Etat. Il s’agira de faciliter au maximum les formations
linguistiques. Le
Jeudi : Comment rendre le
Luxembourg plus attractif vis-à-vis de la main d’œuvre étrangère de haut
niveau ? François Biltgen : Il est vrai qu’il est plus difficile d’attirer au
Luxembourg le jeune cadre dynamique que le père de famille. Ce n’est pas une
grande métropole, ça ne sera jamais la City à Londres. Mais pour les cadres qui
ont une famille, c’est un endroit très agréable. Nous devons simplement
développer une politique, notamment fiscale, qui attire davantage les décideurs
à Luxembourg. RTL Group, SES, Newco, ont décidé de garder ou d’implanter ici
leur siège. Ils y ont vu un avantage certain. Nous devons travailler dans cette
direction. Le Jeudi : Justement, l’OCDE préconise d’adopter comme unité
d’imposition fiscale l’individu et non le ménage afin d’inciter les femmes à
entrer dans la vie active. Cela aurait aussi comme effet de rendre le
Luxembourg plus attractif pour les cadres dont le conjoint travaille. François Biltgen : Je suis pour l’individualisation de l’imposition
fiscale. C’est en effet un chantier à ouvrir, ce qui n’est cependant pas facile
techniquement parlant. Mais cela ne relève pas de mon domaine politique. Les femmes travaillent Le Jeudi : Le taux d’activité des femmes au Luxembourg est l’un
des plus faible d’Europe avec 48%. Ne constituent-elles pas une partie de la
solution au problème du manque de main d’œuvre ? François Biltgen : Les enquêtes « Force de travail », sur
lesquelles sont basés les chiffres de la Commission européenne, montrent que le
taux d’emploi des femmes entre 25 et 55 ans à Luxembourg est passé, entre 1983
et 1999, de 40 à 60%. Le taux d’emploi des femmes de moins de 25 ans n’augmente
pas car elles font des études (d’ailleurs davantage que les hommes) et il faut
les y encourager. Au-delà de 55 ans, leur taux d’emploi décline fortement, pour
cause d’invalidité ou de maladie, ce qui s’explique par le fait que les femmes
de cette tranche d’âge ont généralement fait moins d’études et sont pour la
plupart des travailleuses manuelles. La part du travail à temps partiel est
passée de 15% en 1983 à 25 % en 1999. C’est un outil intéressant. Mais tous ces
chiffres montrent que le réservoir des femmes va aussi se vider et que nous
n’avons plus beaucoup de marge de manœuvre. Je pense que nous pouvons tabler
pour dans 10 ans sur un taux d’emploi des femmes de 25 à 55 ans de plus de 70%,
voire 80%. Le Jeudi : La création d’une université à Luxembourg pourrait-elle
répondre au manque de main-d’œuvre de niveau universitaire ? On sait par
exemple que la plupart des étudiants aiment rester là où ils ont fait leurs
études. François Biltgen : C’est une discussion que je veux d’abord mener avec
mes collègues du Gouvernement et qui fait partie d’une politique globale. Mais
il est vrai que nous devons produire davantage d’universitaires. Et par notre
régime de langues, nous tendons à exclure certaines personnes qui, dans un
autre pays, auraient pu poursuivre des études supérieures ou obtenir une
qualification. Nous devons cependant surtout développer la formation continue.
Trop d’entreprises, et cela même dans le secteur bancaire, ont vécu dans ce que
j’appelle l’illusion de la Grande Région. Il était extrêmement facile de
recruter la main d’œuvre frontalière qualifiée plutôt que d’essayer de former
la main d’œuvre au Luxembourg. J’aimerais d’ailleurs citer le secteur de la
construction comme « Best practice », qui a inscrit lui-même un volet
formation professionnelle continue dans sa convention collective, car il était
conscient de son problème de main d’œuvre. Dans l’ensemble, la nouvelle loi sur
la formation continue a cependant permis de faire de nets progrès dans ce
domaine mais ce n’est pas encore suffisant. Françoise LAVABRE-BERTRAND |
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