Les hommes ont-ils
peur des femmes ?
Le constat est clair : il n’y a pratiquement pas de femmes
dans le top management des entreprises. 1 à 3% des postes de haut management
des grandes sociétés dans le monde sont occupés par des femmes. Combien au
Luxembourg ? Difficile à dire mais peut-être moins encore. Que cache cette
situation ? Certainement pas seulement un manque de qualification ou un
problème de crèches. Nous avons voulu avoir l’avis de trois interlocuteurs
susceptibles de nous donner un angle de vision différent : un spécialiste
du recrutement de cadres de haut niveau, le Directeur des Ressources Humaines
d’une grande banque et une psychologue du travail. Voici leur réaction à notre
question : Les hommes ont-ils peur des femmes ?
Questions à Bernhard
Dedenbach
Vice
president Korn/Ferry International
Le
Jeudi :
Vous conseillez les entreprises dans le choix
de leur top management. La préférence pour un management masculin est-elle
évidente ?
Bernhard
Dedenbach :
Oui et non. Il est vrai que la plupart des
fonctions de haut management sont occupées par des hommes et ce, pour des
raisons historiques et à cause du nombre de candidats disponibles. Mais on note
actuellement un changement de paradigme. Les entreprises envisagent de plus en
plus d’engager des femmes. Car il est démontré que les attitudes changent dans
un environnement mixte et il y a moins de conflits non résolus. On demande
aujourd’hui de grandes compétences professionnelles mais aussi une intelligence
émotionnelle et sociale. Or les femmes, sans trop généraliser, ont une
meilleure intelligence sociale.
Le
Jeudi :
Les hommes sont-ils mal à l’aise dans le rôle
de subordonné à une femme ?
Bernhard
Dedenbach :
Une partie de l’ego masculin peut avoir du mal
à s’habituer. Mais cet obstacle peut être surmonté facilement. Il y a toujours
eu des problèmes d’adaptation dans une relation hiérarchique, pour le supérieur
et pour le subordonné. S’il y a inversion de la logique traditionnelle, cela
crée un problème supplémentaire. Ce qui est nouveau, c’est que tout manager de
haut niveau, homme ou femme, doit gagner la confiance de ses actionnaires,
clients, partenaires et collaborateurs au jour le jour. La compétition est plus
accentuée depuis l’ascension des femmes au pouvoir.
Le
Jeudi :
Y-a-t-il au Luxembourg des femmes qui peuvent
accéder à des fonctions de dirigeant ?
Bernhard
Dedenbach :
Le cadre
socio-économique ne le favorise pas ; il reflète l’ancienne philosophie
de répartition des tâches dans la société. Il y a cependant beaucoup de femmes
très qualifiées et capables d’assumer des responsabilités managériales. Mais
qui sont en compétition avec beaucoup d’hommes qualifiés aussi. Dans les
recrutements pour dirigeants et managers que nous effectuons, on peut dire
grosso modo que la moitié des candidats présentés sont des femmes.
Le
Jeudi :
Et quelle est la proportion de femmes
réellement recrutées pour ce genre de fonctions ?
Bernhard
Dedenbach :
Difficile à dire. Mais moins de la moitié,
certainement. Dans ce contexte, beaucoup
d’autres critères que le sexe jouent lorsqu’il s’agit de recruter les
« executives », tels que l’expérience, la compétence managériale, la
disponibilité ou la « compatibilité » avec la culture d’entreprise.
Le
Jeudi :
Combien de femmes numéro un dans les banques à
Luxembourg ?
Bernhard
Dedenbach :
A ma connaissance aucune.
Le
Jeudi :
Est-ce une question d’image ?
Bernhard
Dedenbach :
Non, je ne crois pas. Pourquoi une femme, ne pourrait-elle pas représenter les intérêts d’une
entreprise aussi bien qu’un homme ? Si cette perspective est encore
inhabituelle aujourd’hui, je suis convaincu qu’elle deviendra de plus en plus
la normalité.
Questions à Thierry
Schuman
DRH de la Banque Générale du Luxembourg
Le
Jeudi :
Combien de femmes y-a-t-il dans le top
management de la BGL, membre du groupe Fortis?
Thierry
Schuman :
Nous n’en avons aucune dans le Comité de
direction qui compte 5 personnes. Si l’on considère les 60 plus hautes
fonctions de la banque, il y a 5 femmes, c’est-à-dire moins de 10%.
Le Jeudi :
Comment l’expliquez-vous ?
Thierry
Schuman :
Deux raisons à cela. Il y a 10, 15 ou 20 ans,
nous avons recruté moins d’universitaires féminines que masculines. Et c’était
davantage une question de disponibilité qu’une réelle volonté. Le milieu bancaire
était en effet perçu comme masculin et peu attractif pour les femmes. La
deuxième raison est que les femmes que nous avons recrutées à ce moment là ont
connu un turnover plus important que les hommes, soit pour devenir
fonctionnaires, indépendantes ou pour des raisons familiales et ce, en pleine
période de construction de carrière.
Le
Jeudi :
Serait-il important pour la banque qu’il y ait
plus de femmes à ce genre de postes ?
Thierry
Schuman :
Il me semble très important que les structures
internes d’une entreprise reflètent les structures de sa clientèle
(nationalités et sexes). Il est également clair qu’une image trop masculine
dissuade les femmes de postuler. Et enfin, je ne crois pas que le talent soit
concentré à 90% sur les hommes. Donc, ne pas inclure des comportements féminins
appauvrit la société. Mais d’autre part, plutôt qu’une politique de quotas, je
préfère avoir une culture basée sur les compétences. Le sexe ne peut pas être
le critère primordial d'une promotion.
Le
Jeudi :
Projetez-vous de mettre en place des actions
pour que les femmes puissent accéder à des postes de haut niveau ?
Thierry
Schuman :
Nous envisageons de travailler à 3
niveaux : structurel, organisationnel et culturel. Nous étudions un projet
de crèche qui se différencierait des crèches existantes à la fois par ses
horaires d’ouverture et ses critères de sélection. Nous réfléchissons également
à introduire un certain nombre de règles organisationnelles visant à concilier
les vies professionnelle et familiale, par exemple en évitant, autant que
possible, les réunions tardives. Enfin, nous devons travailler sur des aspects
culturels comme le fait que l’on ait du mal en interne à accepter qu’une
personne puisse s’absenter un certain nombre de mois et conserver la responsabilité
de son poste, ou que le fait d’avoir une activité à temps partiel soit perçu
comme un manque d’engagement. Pourtant, dans beaucoup de groupes aujourd’hui,
il existe des fonctions matricielles, cumulant deux responsabilités parfois
éloignées géographiquement. Cela est très bien accepté alors que la personne
n’exerce chacune de ces responsabilités qu’à temps partiel. Mais si c’est pour
s’occuper de ses enfants, cela est encore beaucoup moins bien perçu.
Le
Jeudi :
Au sein d’une banque comme la BGL, pensez-vous
que les hommes aient une réticence à être dirigés par une femme ?
Thierry
Schuman :
C’est encore parfois le cas, mais de moins en
moins. Cela arrive dans les environnements très hiérarchisés. Je dois dire
d’ailleurs que, parfois, les personnes ayant le plus de problème à accepter un
manager femme sont des femmes.
Le
Jeudi :
Les femmes expriment-elles la volonté
d’évoluer vers le haut, de crever ce fameux « plafond de
verre » ?
Thierry
Schuman :
En général, les femmes sont tout aussi ambitieuses que les hommes.
Cependant, il est vrai aussi que les femmes renoncent plus facilement que les
hommes, à niveau de compétences égal, à une carrière professionnelle pour des
raisons familiales.
Questions à Nadine Hemmer
Psychologue du
travail et manager TMP worldwide
Le Jeudi :
Le constat est clair : il n’y a
pratiquement pas de femmes dans le top management des entreprises. Dans quelle
mesure la psychologie des hommes en est-elle responsable ? Est-ce un
problème de représentation de l'homme vis-à-vis de la femme ?
Nadine Hemmer :
La compétence professionnelle n’est
plus reconnue comme étant fonction du sexe mais de la personne. Il n’est pas de
bon ton de déclarer ne pas vouloir être dirigé par une femme. Les
discriminations directes et indirectes sont pourtant une réalité. Au Luxembourg, il y a un fort mélange de cultures mais le partage des
tâches y demeure traditionnel ; les réticences sont liées aux schémas culturels et aux stéréotypes qui
en découlent. Cela dit, il y a une forte évolution des normes et valeurs et la
représentation traditionnelle des rôles féminin et masculin n’a plus beaucoup
de sens. Ceci peut conduire à un brouillage identitaire. On peut avoir du mal à
repérer ce qui caractérise actuellement le rôle des hommes et des femmes dans
notre société ; cela peut susciter des attentes non adaptées vis-à-vis des
femmes et inversement.
Le Jeudi :
La psychologie de l'homme ne serait
donc pas totalement adaptée au monde du travail d'aujourd'hui ?
Nadine Hemmer :
Il faut rechercher la
complémentarité, non remplacer un modèle de valeurs par un autre. Dans la
sphère privée, les hommes veulent prendre leur part, notamment au niveau des
enfants qu’ils élèvent de façon différente mais aussi compétente. Ce désir les
amène à revoir leurs priorités professionnelles. Toutefois, s’absenter du
bureau pour aller chercher les enfants à la crèche est encore plus mal perçu
pour un manager homme que pour un manager femme.
Le Jeudi :
Quels sont les freins vis-à-vis d’un
manager femme? Dans quel genre de situation et à quel moment cela se passe-t-il
?
Nadine Hemmer :
Dans les milieux où les femmes sont
peu représentées, le problème ne se situe pas vraiment entre les niveaux
hiérarchiques mais plutôt à niveau égal. Il s’agit d’être acceptée par le groupe
de pairs, être considérée comme une égale dans un groupe de managers où la
culture masculine domine. Paradoxalement dans ces organisations, les managers
femmes ne semblent pas avoir de problème à diriger un groupe d’hommes et
bénéficient auprès d’eux d’une bonne image. Elles accordent souvent une large
part à la discussion et sont donc appréciées.
Dans les secteurs où les femmes sont
plus présentes, on distingue les milieux traditionnels où elles occupent
essentiellement les postes d’assistance et d’exécution (le secteur bancaire par
exemple) et les milieux où elles partagent l’expertise technique avec les
hommes. Dans ce dernier cas, il n’y a pas vraiment de problème. Dans les autres
milieux, les femmes de pouvoir doivent s’imposer et suscitent souvent des
résistances.
Le Jeudi :
Les hommes ont-ils peur des
femmes ?
Nadine Hemmer :
Je ne sais pas si on peut le dire
ainsi. C’est plus compliqué. Les hommes managers, souvent plus nombreux, ont
tendance à attendre des managers femmes qu’elles se fondent dans leur groupe et
se conforment aux normes en vigueur. L’être humain a peur de ce qu’il ne
connaît pas et veut maîtriser son environnement. Chaque changement est un grain
de sable et demande une adaptation.
Le Jeudi :
Quelles stratégies les femmes
peuvent-elles utiliser pour neutraliser ces réticences ?
Nadine Hemmer :
Rien ne sert de nier les différences. Une
équipe est gagnante dans la complémentarité et le respect des besoins de
chacun. La femme doit rester ce qu’elle est. Car elle a le grand atout de
recourir spontanément à des méthodes de management participatif. Elle possède
une grande aptitude à percevoir et communiquer les émotions. Elle dispose de
forces qu’elle doit apprendre à valoriser.
Françoise LAVABRE-BERTRAND