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Psychologie du travail

 

 

La relation au travail est de moins en moins statutaire

 

Paul Dickes fut l’un des premiers psychologues au Luxembourg. Il a travaillé pendant plus de 10 ans au CEPS (Centre d’études de populations, de pauvreté et de politiques socio-économiques) dans le domaine de l’éducation et de la formation. Il est actuellement Professeur à l’Université Nancy II en psychologie différentielle et enseigne la psychologie du travail dans le 3ème cycle en Administration des entreprises organisé par la Chambre des employés privés de Luxembourg.

 

 

Le Jeudi:

 

Quel est le champ d’action de la psychologie du travail ?

 

Paul Dickes:

 

C’est une discipline de la psychologie appliquée au monde du travail. Elle comporte à la fois un aspect individuel, comme les compétences ou potentialités, et un aspect social, comme les relations entre les groupes, la communication, la circulation de l’information.

 

Le Jeudi:

 

Le psychologue du travail est souvent perçu comme le médecin de l’âme des travailleurs ou des organisations ? Qu’en pensez-vous ?

 

Paul Dickes:

 

C’est vrai. Mais cette vision, héritée des années 50, est complètement erronée. A cette époque, la psychologie du travail s’occupait essentiellement de relations humaines. Aujourd’hui, si les relations humaines sont satisfaisantes, cela ne veut pas dire que l’entreprise est performante. Le contexte a changé et les valeurs aussi. La psychologie du travail est plus engagée vers l’individu, afin de l’aider à se trouver lui-même et à atteindre un haut niveau de développement personnel. Les sciences cognitives ont une influence importante sur la psychologie. On s’intéresse aujourd’hui davantage à la façon dont les individus vont résoudre des tâches plutôt qu’à caractériser leur intelligence (par les tests de QI par exemple). On étudie les stratégies et les processus intellectuels impliqués dans l’exécution des tâches, donc la capacité de l’individu de s’adapter à une situation qu’il ne connaît pas.

 

 

 

“L’entreprise apprenante”

 

 

 

Le Jeudi:

 

Le monde du travail est en complète mutation. Comment intervient la psychologie face à ces bouleversements ?

 

Paul Dickes:

 

La psychologie du travail est à la fois tributaire de la recherche fondamentale et de l’évolution du travail. Par exemple, les recherches sur l’ingénierie de la cognition permettent d’étudier la façon de gérer l’intelligence à la fois personnelle et collective. D’où le développement de la théorie de “l’entreprise apprenante”, entreprise qui va pouvoir faire face à ces bouleversements en mettant en place une organisation lui permettant à la fois d’anticiper les changements et de s’y adapter en permanence par la responsabilisation et la sensibilisation de chacun. La psychologie du travail est donc présente au niveau théorique mais aussi au niveau opérationnel sur le terrain. Elle cherche à la fois à anticiper, à analyser et à favoriser la mise en place des changements.

 

Le Jeudi:

 

Vous avez parlé de changement de valeurs dans le travail. Comment les percevez-vous ?

 

Paul Dickes:

 

Les ressources psychologiques nécessaires aujourd’hui à un individu en situation de travail sont de plus en plus importantes. Les situations à gérer sont toujours plus complexes, faisant intervenir un nombre grandissant de facteurs et d’informations à analyser et coordonner. Les métiers changent de plus en plus vite. La relation de travail est plus flexible, moins sécurisante et appelée à devenir moins statutaire. Donc plus d’emploi à vie. Cette situation peut être déstabilisante si l’individu ne s’adapte pas. Elle peut être en revanche particulièrement enrichissante si celui-ci comprend les défis à relever et les opportunités qu’il peut en retirer en terme d’épanouissement personnel et d’évolution.

 

 

 

Constante remise en question

 

 

 

Le Jeudi:

 

La formation professionnelle continue est donc indispensable pour permettre aux individus de s’adapter à la fois dans leurs connaissances et dans leurs comportements ?

 

 

Paul Dickes:

 

La formation est primordiale pour sensibiliser le personnel à cette constante remise en question de leur métier mais aussi pour adapter en permanence leurs connaissances. La loi sur la formation professionnelle continue qui vient d’être votée au Luxembourg est une excellente initiative en ce sens, même si elle est un peu tardive.

 

 

Le Jeudi:

 

Comment le psychologue du travail est-il impliqué dans l’entreprise aujourd’hui ?

 

Paul Dickes:

 

Evidemment, on ne trouve un psychologue du travail que dans les grandes entreprises. Les plus petites structures font généralement appel à des consultants ou des organismes spécialisés. Le psychologue du travail est impliqué dans le processus de recrutement, la gestion des ressources humaines, l’organisation du travail. Il participe activement aux activités d’évaluation, de bilan de compétences, de gestion des compétences. En France, ces activités sont imposées par un cadre légal. En Allemagne, cela se fait essentiellement à travers les centres d’évaluation, ce qu’on appelle les “assessment centers”. Au Luxembourg, cette démarche est plus embryonnaire mais va peu à peu se développer, notamment dans le cadre du Plan d’Action National voté récemment.

 

 

Le Jeudi:

 

Le Luxembourg serait donc en retard pour s’adapter aux évolutions du travail ?

 

Paul Dickes:

 

Cela dépend. En matière de formation oui, car le législateur n’a guère encouragé les entreprises à promouvoir la formation continue. Cependant le modèle luxembourgeois peut s’adapter plus facilement que d’autres modèles européens car le pays est largement ouvert sur l’extérieur et reçoit de nombreuses influences étrangères quant aux méthodes de management par exemple.

 

 

 

Moins de sécurité, plus de créativité

 

 

 

Le Jeudi:

 

Comment voyez-vous le futur du travail ?

 

Paul Dickes:

 

Je crois que nous allons vers l’émergence de problèmes nouveaux à gérer comme la réduction du temps de travail, la plus grande responsabilisation des acteurs, une flexibilité accrue dans tous les domaines. On fera de plus en plus appel aux qualités humaines de l’individu (chacun gérera son travail comme il doit gérer sa propre vie) tout en ayant des relations de travail de plus en plus virtuelles. La distanciation personnelle par rapport au travail va se réduire, mais la distanciation de l’individu par rapport à l’entreprise risque d’augmenter (développement du travail à distance, mondialisation). Le défi de la psychologie du travail sera donc de faire travailler les gens ensemble dans ces nouvelles conditions. Et les enjeux sociaux seront radicalement différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui: moins de sécurité mais aussi plus de créativité et de responsabilité.

 

 

Françoise LAVABRE-BERTRAND

  © Lombard Media

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